Je suis assis sur les larges marches du monastere principale. Le soleil de cette fin de matinee vient rechauffer l'air frais de la vallee situee a pres de 3000 metres.
Je suis seul, jusqu'a ce qu'un homme vienne s'assoir a cote de moi. Il porte une robe rouge, des bottes noires en feutre et un haut chapeau dore. Il retire ses bottes pour les placer a ses pieds, puis entame une priere en une langue unitonale envoutante. Je ne le regarde pas, je l'ecoute.
Puis j'entends derriere moi, au dessus du monastere un cri rauque, quelques minutes plus tard il vient de la droite, puis en face, je vois apparaitre le moine sur le toit, repeter son cri. Mon voisin continu inlassable.
Apres la fin de son tour, des hommes en rouges, ou en rose coiffes de la meme toque doree affluent par groupe, se dechaussent et accompagnent mon voisin dans sa litanie.
Une fois les marches pleines de ces moines, tous se dechaussent et entrent dans le temple. C'est alors que deux enormes vautours rouges a la tete jaune, aux epaules carres, et a la magnifique criniere dorsale faites d'argent et de pierres colorees arpentent le corridor superieur pour guetter les retardataires, leurs regards severes ajoutent a leur allure souveraine. Cette impression de puissance leur accorde le role de gardien du temple.
Nous sommes dans l'immense monastere de Labrang, a Xiahe en pays amdo, la ou la terre rejoint le ciel, ou des hommes prennent la forme d'oiseaux de proie, nous sommes en pays tibetain.
Cela fait maintenant une semaine que nous arpentons les ruelles etroites en terre, aux murs blanchis a la chaux, qui laissent entrevoir parfois les monasteres au sommet dorees au detour d'une contre allee. Les seuls passants sont des moines que le soleil bas nous laisse apparaitre en ombre chinoise.
Il n'y a bien que les ombres qui sont chinoises, pourtant nous sommes en plein centre de l'empire du milieu.
A quelques rues de l'ensemble des temples et des maisons des moines que cernent un parcours de moulins a priere long de trois kilometres, c'est le quartier musulman, que la soie a mene jusqu'ici , tous les hommes y portent cette indefectible calotte blanche, une etroite barbe au menton et des lunettes de soleil aux immenses verres circulaires.
Quelques tibetains a la demarche chaloupee, aux habits colorees,et au manteau de cuir fourre, que terminent des manches trainant presqu'au sol, s'aventurent de ce cote de la ville, accompagnes de leur non moins colorees epouses ou soeurs, les joues cramoisies par le froid et le soleil, arbhorrant de magnifiques coiffes qui laissent apparaitre deux nattes toujours reliees au bas du dos.
La ville est un spectacle ininterrompue, et la lumiere d'hiver donne a chaque scene l'envie de la figer. Du continuel defile de pelerins, tournant inllassablement autour de tout ce qui peut permettre d'en faire le tour, les temples ou le long parcours ceinturant l'ensemble, certains psalmodiant un moulin a priere a la main. S'arreter sur les tuniques roses, jouant avec l'ombre et le soleil, lorsqu'elles ne jouent pas a un jeu de balle cherchant a maintenir celle-ci en l'air a coup de pieds. Figer aussi tous les sourires qui nous sont addresses et qui donnent un eclat blanc a ces visages rides et tannes par le soleil.
Figes, c'est ce que nous sommes depuis une semaine, dans ce lieu que nous n'arrivons pas a quitter.